lundi 6 mai 2013

Vie tranquille ou nature morte - Ron Mueck à la Fondation Cartier

De Ron Mueck, il est aisé de résumer l'œuvre à l'hyperréalisme et au changement d'échelle. L'exposition présentée actuellement à la Fondation Cartier se propose d'aller au-delà de ces lieux communs.

 Couple Under An Umbrella, 2013 - Courtesy Caldic Collectie Wassenaar


L'exposition, présentée comme rare, est aussi plutôt courte. Contrairement à certaines présentations (collectives, notamment) où le visiteur est abruti d'images, il n'y a ici qu'une poignée de sculptures se comptant sur les doigts des deux mains. Ce dépouillement est favorable à la contemplation et à l'introspection du visiteur. Ainsi, l'expérience n'est pas d'une folle gaieté, elle n'est pas à ranger dans un guide de happy activités pour bobo parisien (food truck, tiki bar, concert, vente privée, balade à vélo, fish pedicure). Existentialisme en trois dimensions, mythes ancestraux ou contemporains, mélancolie de la vie qui pèse ou du temps qui file, voilà les thèmes auxquels le public est confronté.

Ron Mueck a entamé sa vie professionnelle en Australie en tant que créateur et animateur de marionnettes pour une émission enfantine à succès, avant d'acquérir de solides connaissances dans les « animatronics ». Peut-être en raison de ce bagage, et selon Aurélie Verdier (sur le site de la Tate), le contexte technique du processus de création de Ron Mueck a souvent supplanté dans les critiques le contenu intellectuel et symbolique de son travail. Mais, peut-être pour pallier le parcours relativement rapide, il a été décidé de rajouter une vidéo à l'exposition, qui se concentre sur les étapes techniques de l'élaboration de quelques pièces. D'une assez longue durée, le travail vidéo de Gautier Deblonde permet en effet de concrétiser les heures innombrables passées sur chaque pièce, le talent de sculpteur de Ron Mueck, l'étendue de ses connaissances techniques. Et son atelier (ici quelques photos de Gautier Deblonde, non issues du documentaire).



Deux éléments de l'environnement de travail de Ron Mueck m'ont particulièrement frappée : l’exiguïté de l'atelier et la présence de deux jeunes assistantes qui partagent aussi bien les multiples étapes de création que l'intimité des repas. Ceci façonne un univers familier, calme, sans beaucoup de paroles (hormis celles émanant de la radio), mais aussi artisanal, à la limite du rudimentaire. Il y a du populaire dans les détails de l'atelier de Ron Mueck. Un travail de patience, une ascèse, presque. Nous voici donc bien loin des ateliers de Jeff Koons, pour ne citer que lui, ruche ultra moderne et surpeuplée. Un silence qui correspond au peu d'envie de l'artiste d'accorder des entretiens à la presse.



La présence de Ron Mueck à chaque étape du processus montre son attachement aux gestes et plus profondément, à la finalité de l’œuvre. Il aurait tout aussi bien pu déléguer/externaliser certaines portions du travail, mais ce n'est pas la voie qu'il a choisi d'emprunter. Cette banalité à la limite du pas pratique colle bien à l'apparence extérieure de l'artiste : là aussi balayée l'image du romantique, de l'excentrique ou du hipster. Ron Mueck est un solide Australien installé en Angleterre, d'assez grande taille, avec  pour toute parure une paire de jeans et des chaussures de rando. Un homme moyen, que rien ne distinguerait dans une foule d'anonymes. Pas de marque distinctive marquant la créativité, les rêves et les représentations sous le crâne. Et pourtant (ou est-ce mon imagination?), à y regarder de plus près, en faisant abstraction des vêtements issus de grande surface d'articles de sport, il y a un petit grain de sable dans la posture de Ron Mueck, dans sa façon de bouger, dans son expression faciale. Presque rien, mais un quelque chose. Un air un peu trop sombre (absorbé?), les épaules un peu voûtées à la façon d'un homme un peu trop grand (comme certaines de ses sculptures).

Ce grain de sable entre en résonance avec une belle scène de nuit : on y voit Ron Mueck modeler Couple under umbrella à la lumière d'une lampe unique. Pas d'assistantes en vue. Au-delà du halo de lumière, solitude et recueillement. Mystère de la création.



Deux autres gestes de l'artiste sur ses sculptures m'ont aussi semblé significatifs. Tout d'abord, la façon dont Ron Mueck affine la terre modelée (sur un squelette de tasseaux de bois, grillage de poule et plâtre dentaire), à l'aide d'une éponge humide. Il s'agit d'une astuce très répandue pour ceux qui manipulent la terre. Mais le geste prend ici une autre dimension car c'est celui d'un homme, vivant, sur le corps, réduit, d'une femme nue (en l'état), et inanimée. Comme s'il lavait cette femme doucement, son ventre, ses cuisses, Ron Mueck humanise le modèle réduit de femme. Le second geste particulier est celui, à l'inverse de cette tendresse, du tronçonnage du modèle réduit Mask II, en deux parties, longitudinalement, par le milieu du visage. Les sculptures sont donc aussi aux yeux de l'artiste de simples objets, qu'il est aisé de maltraiter, déformer, ré-assembler. Ce paradoxe est revendiqué par Ron Mueck, qui s'exprimait ainsi dans une interview accordée à Sarah Tanguy pour sculpture.org :
ST: I’m curious about the relationship you have with your sculptures. Do you see them as human beings, almost? Or more like mannequins?
RM: I don’t think of them as mannequins. On one hand, I try to create a believable presence; and, on the other hand, they have to work as objects. They aren’t living persons, although it’s nice to stand in front of them and be unsure whether they are or not. But ultimately, they’re fiberglass objects that you can pick up and carry. If they succeed as fun things to have in the room, I’m happy. At the same time, I wouldn’t be satisfied if they didn’t have some kind of presence that made you think they’re more than just objects.


Ainsi donc, ce qui pouvait passer d'emblée pour une vidéo faisant, une fois de plus, l'apologie des compétences techniques de Ron Mueck, se révèle en fait être une porte d'entrée sur l'imaginaire de l'artiste.



Une plongée salutaire.
 Woman with Sticks, 2009 Courtesy Hauser & Wirth © Ron Mueck Photo Thomas Salva - Lumento 2013


Jusqu'au 29 septembre 2013

2 commentaires:

Vive la rose et le lilas a dit…

Tu sembles bien connaître le travail de l'artiste. Mais au-delà du processus créatif, que ressent le néophyte devant ces sculptures si réalistes ? Je reste dubitative quant à l'intérêt de la visite...

flo a dit…

Je note cette expo pour cet été. je n'aurai pas forcément choisi d'y aller de moi même mais après en avoir lu plusieurs compte rendu de ci de là ça a titillé ma curiosité !
Merci pour ce compte-rendu très complet !